Comment le QE de la BCE profite aux multinationales

Comment le QE de la BCE profite aux multinationales

En Mars 2016, la banque centrale Européenne a annoncé l’augmentation de ses achats de dettes (QE) et son extension à de nouveau actifs incluant des obligations d’entreprises. Concrètement, cela signifie que la BCE va également acheter de la dette d’entreprises privées et notamment sur le marché primaire (Signifiant directement lors de son émission, ce qu’elle ne fait pas pour la dette des états). Jusqu’à présent, la BCE a acheté pour 12 Mds de dette d’entreprise. Quel est le raisonnement derrière une telle approche et pourquoi va-t-elle encore échouer ?

Article initialement publié en anglais sur le site européen de la campagne. Traduction par Nicolas Teterel.

Le « Corporate QE » rendra les multinationales encore plus riches

L’espoir de la BCE avec cette nouvelle forme de QE « corporate » est de rendre l’accès à l’emprunt plus facile et moins cher pour les entreprises privées. Mais toutes les entreprises n’en profiteront pas.

Dans l’ensemble, la liste des titres de dettes privées que la BCE a publié montre que les principaux bénéficiaires seront les multinationales Françaises du CAC 40 et celles du DAX Allemand.

La liste des entreprises bénéficiants du programme a été publiée par la BCE. Celle-ci inclut des entreprises telles que le producteur de pétrole Total, la compagnie d’assurance Axa, le producteur d’alcool Pernod Ricard ou encore Danone. En Allemagne, nous avons le géant pharmaceutique Bayer, BMW, Daimler ou encore Volkswagen, qui était récemment sous le feu des projecteurs récemment en raison de son mensonge à propos des niveaux de rejet de carbone de ses voitures.

La BCE achète la dette de ces entreprises car elles sont les moins risquées. En faisant cela, elle pousse à la baisse les taux des marchés obligataires, c’est à dire le cout de financement des entreprises.

Mais est-ce que ces grandes multinationales ont vraiment besoin d’accéder à un financement moins onéreux ? Grâce aux taux directeurs négatifs de la BCE, ces multinationales ont déjà accès à du crédit peu cher sur les marchés financiers ou auprès des banques.

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D’autre part, l’agence de notation Moody’s a rapporté que les grandes entreprises Européennes avaient plus de 1100 Mds d’Euros qui dorment sur leurs comptes bancaires. Elles n’investissent pas cette épargne. Si elles ne dépensent de telles réserves, il est peu probable qu’elles aient besoin de plus.

Même si elles avaient besoin de plus de crédits peu chers, il n’est pas certain que ces entreprises utiliseront ces fonds pour des investissements productifs. Par exemple, l’entreprise Allemande Bayer essaie actuellement d’acheter la grande multinationale US Monsanto. La BCE est donc actuellement en train de financer cette fusion. L’histoire montre que les fusions et acquisitions n’ont rarement de bénéfices pour l’économie réelle. Ces opérations signifient souvent des programmes de restructuration internes, des licenciements et une concentration plus forte des parts des marchés dans les mains d’un nombre plus restreint d’entreprises, ce qui réduit donc la concurrence.

La dernière étude de la BCE à propos de l’activité de crédit des banques a montré que les fusions et acquisitions ont été le premier facteur de croissance de l’activité de prêt dans la Zone Euro. Si cette tendance se confirme, Il est donc peu probable que ce rapprochement financier produise plus de croissance dans la Zone Euro.

Un certain nombre d’entreprises utilisent donc actuellement ces taux d’emprunt bas afin d’acheter la compétition et non pas pour investir dans l’économie réelle.

Les entreprises ne vont pas booster la demande dans la Zone Européenne

Alors que certaines multinationales en jouissent, il est très clair que les petites et moyennes entreprises ne profiteront pas tellement de cette politique monétaire. Alors que ce sont pourtant les PME qui pourraient le plus contribuer à l’emploi et à la hausse des salaires.

En aidant les multinationales via l’abaissement des retours financiers sur leurs dettes, la BCE espère que les investisseurs s’écarteront de ces dernières et qu’ils iront investir dans des entreprises plus risquées (le fameux « effet de rééquilibrage de portefeuille » d’investissement). Toutefois, cela a peu de chances de se produire. Contrairement à ce qu’il se passe aux USA, très peu de petites et moyennes entreprises européennes s’endettent directement sur les marchés financiers en émettant des obligations. Elles se financent principalement via le crédit bancaire et par conséquent, il y a peu de chances que le QE atteigne un jour, par « ruissellement », les PME.

Un autre problème est que le QE corporate a plus de chances de favoriser certains pays, là où les entreprises sont considérées les moins risquées par les agences de notation et les marchés en général. Bien entendu, les notations des entreprises sont d’autant plus hautes que ces entreprises évoluent dans un environnement où les perspectives de croissance sont les meilleures. Par conséquent, les pays où une augmentation de la demande est le plus urgent (comme la Grèce, l’Italie ou encore le Portugal) sont ceux qui ont le moins de chances de bénéficier du stimulus monétaire de la BCE.

Le QE corporate entache la réputation de la BCE

Non seulement le QE corporate ne permettra pas d’améliorer la politique monétaire mais il va également mettre en danger la réputation de la BCE à long terme. Car cette opération  politise l’action de la BCE.

Avec le QE corporate, la BCE choisit littéralement les gagnants et les perdants. Comme l’a déclaré l’ancien chef économiste de la BCE, Mr Otmar Issing : « Cela implique des actions sélectives de la part de la BCE, et, à mon avis, la politique monétaire de la BCE devrait aussi peu sélective que possible. C’est aussi une discrimination vis-à-vis des PME. »

La BCE va probablement nier cette accusation en arguant qu’elle achète ces dettes à « différents acteurs de marché », afin de préserver la neutralité de ses actions. Toutefois, comme nous l’avons démontré plus haut, la BCE favorise de facto les multinationales qui ont une certaine taille et qui sont localisées dans des pays ayant des marchés financiers développés. Une état de fait qui va devenir de plus en plus difficile à justifier à mesure que les citoyens en seront conscients.

D’après l’Euro-baromètre, 47 % des Européens n’ont pas confiance dans la BCE. Ce chiffre va probablement augmenter lorsqu’ils apprendront que la BCE subventionne des multinationales impopulaires et controversées. Sur le long terme, cette situation pourrait être désastreuse pour la réputation de la BCE.

Et pour couronner le tout, le QE corporate n’est pas totalement transparent. La BCE a publié une liste de codes ISIN (qui sont l’immatriculation des dettes des entreprises) sans inclure le volume de dette qui a été acheté pour chaque entreprise. D’autre part, la publication de cette liste de codes ISIN est extrêmement indigeste (voyez l’exemple ci-dessous venant de la banque de France). Cela entrave clairement les citoyens soucieux de comprendre ce qui se passe. La Bundesbank a toutefois donné le nom des entreprises, ce qui démontre que la BCE pourrait aussi le faire. Nous en concluons que la BCE ne veut pas faciliter le contrôle de ses actions par les citoyens.
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La BCE peut simplement faire mieux

Le QE soulève de nombreuses questions. Et toutes les réponses que nous trouvons pointent vers la même conclusion. Acheter de la dette d’entreprise était, dès le départ, une mauvaise idée. Cela n’aidera pas la BCE à atteindre ses objectifs. Cela rend les multinationales plus riches et altère sa réputation déjà peu reluisante. En d’autres termes, le QE corporate est contre-productif. Il reprend la mauvaise idée de départ du QE, et la rend pire encore.

Nous pensons que la BCE est légalement tenue d’envisager d’autres politiques. Comme il est stipulé dans l’article 2 des statuts de la BCE, cette dernière doit « soutenir les politiques économiques générales de la communauté en vue de contribuer à la réalisation des objectifs de cette dernière » tant que « cela ne porte pas préjudice à son objectif de stabilité des prix. »

En conséquence, nous pensons que la BCE ne remplit pas son mandat et qu’elle est légalement obligée de trouver des moyens d’améliorer ce programme.

Une solution minimaliste de court terme serait d’établir des critères transparents concernant la façon dont les dettes d’entreprises sont sélectionnées par la BCE. Afin d’être alignés sur les objectifs de l’UE, ces critères devraient être basés sur l’impact social et environnemental de ces achats de dette. L’établissement de ces critères pourraient être décidé en coopération avec la banque d’investissement Européenne et/ou ces équivalents nationaux, qui possèdent l’expertise nécessaire pour évaluer les projets.

Cela n’est qu’une modeste proposition, loin des ambitieuses propositions que notre campagne défend. Toutefois, cela serait un premier pas bienvenu afin de rendre les politiques monétaires de la BCE plus bénéfiques à la Zone Euro.

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Un commentaire on "Comment le QE de la BCE profite aux multinationales"

  • QI dit

    ce château de cartes en papier va s’écrouler, c’est inéluctable

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