Monnaie-hélicoptère: si ce n’est pas maintenant, alors c’est pour quand ?

Monnaie-hélicoptère: si ce n’est pas maintenant, alors c’est pour quand ?

Les conditions sont plus que réunies pour expérimenter la « monnaie hélicoptère ». Pourquoi ne le faisons nous pas ?

Un article de Martin Sandbu initialement publié dans le Financial Times. Il est l’auteur du livre « Europe’s Orphan ».

Traduction Française : Nicolas Teterel

Donnez aux gens de l’argent gratuit à dépenser

Il y a beaucoup de bonnes raisons de faire de la relance monétaire dans toutes les grandes économies du monde. Les sceptiques disent que cela serait une bonne chose mais répondent aussi que les banques centrales sont à court de munitions. Ils ont tort sur ce point, et la meilleure façon de l’illustrer est de mettre sur la table ce que tout le monde s’accorde à appeler l’hélicoptère monnaie. Pour simplifier, l’hélicoptère monnaie consiste à distribuer des billets fraîchement imprimés par la banque centrale. Ceci pour financer le secteur public ou, idéalement, pour le secteur privé.

Si une telle politique monétaire ne fonctionnerait pas, alors il y a peu d’espoir que des politiques monétaires plus modérées produisent le moindre effet.

La banque du Japon est perçue comme le premier candidat pour l’hélicoptère monnaie, du moins par Reuters et le NY Times. La BoJ (bank of Japan) est depuis longtemps pionnière concernant l’innovation monétaire. Le gouvernement Japonais possède la dette la plus élevée du monde. Elle est si grande qu’il est permis de douter que le Japon puisse utiliser la politique fiscale de manière efficace si les consommateurs devaient réduire leurs achats en réponse à des inquiétudes vis-à-vis des finances publiques. En effet, le dernier cadeau fiscal annoncé par le gouvernement est bien moins important qu’anticipé.

Mais la BoJ semble vouloir résister de manière opiniâtre à l’hélicoptère monnaie. Le chef économiste de la banque Nomura estime des cadeaux d’argent nouvellement créé n’augmentera pas les dépenses mais que cela dépréciera le Yen. Recul du Yen rime bien entendu avec inflation monétaire, ce qui est censé inciter à la dépense. Cela réduirait aussi la valeur réelle de la dette Japonaise via le recul du Yen, ce qui peut enliser l’économie dans une « récession comptable ».

De façon surprenante, un consensus se dégage pour dire que l’hélicoptère monnaie n’est pas efficace ou, plus précisément, pas plus efficace que les autres politiques monétaires plus conventionnelles comme le QE (Quantitative Easing, qui consiste en des achats de titres de dettes auprès des banques, par la banque centrale). Paul Krugman par exemple est critique vis-à-vis de l’hélicoptère monnaie.

Ce dernier avance cet argument désormais commun : donner quelques centaines de Dollars (au gouvernement ou bien aux citoyens) n’augmentera pas la demande, ou tout du moins pas plus que le QE. Les deux, dit-il, dépendent de la volonté du gouvernement de mener des stimulus fiscaux. Si le gouvernement entreprend ces stimulus, l’origine de son financement devient subsidiaire. « Le monde, d’un point de vue économique, est le même. Que la banque centrale achète des titres de dette ou pas avec de la monnaie nouvellement créée ».

Mais le monde n’est plus pareil. Eric Lonergan explique pourquoi : les différences institutionnelles sont importantes. « L’hélicoptère monnaie est en partie utile précisément car il vient compenser l’échec de la politique fiscale. En d’autres termes, étant donné que les gouvernements ne veulent plus emprunter et dépenser en dépit de taux d’intérêt au plancher, donner de l’argent directement aux citoyens est un moyen de court-circuiter les gouvernements récalcitrants. (Pour rappel, dans la plupart des juridictions, la loi autorise des transferts d’argent directement aux citoyens mais pas aux institutions publiques).

Il y a une autre différence qu’il faut prendre en compte. Avec le QE, la banque centrale fait de la création monétaire et achète des titres financiers avec (typiquement de la dette d’états). En d’autres termes, il s’agit d’un échange de titres financiers contre de l’argent frais qui arrive dans les poches du secteur privé. Tout ce qui change c’est que les remboursements de ces titres financiers se font désormais auprès de la banque centrale et non au secteur privé. Et étant donné que les profits des banques centrales sont reversés aux gouvernements, les gains sur ces titres financiers reviennent aux gouvernement au lieu d’aller dans la poche du secteur privé.

Avec l’hélicoptère monnaie, il n’y a pas de tel échange. La monnaie nouvellement créée est ajoutée à la richesse déjà détenue par le secteur privé. Du point de vue des citoyens, leur richesse nette (ou même leurs revenus, si l’hélicoptère monnaie est distribué régulièrement) augmente. Ce qui peut les inciter à augmenter leurs dépenses et donc augmenter la demande, même si les gouvernements restent récalcitrants.

Certains s’inquiètent du fait que cet argent nouvellement créé n’est pas « permanent » – que lorsque l’économie se sera améliorée, la banque centrale tentera de réduire la masse monétaire. Mais comme Lonergan l’a l’explique, les citoyens ne demanderont pas à leur banque centrale: « Avant que je dépense, épargne ou rembourse mes dettes avec cet argent, pouvez vous me dire si l’augmentation de la masse monétaire sera permanente ou temporaire ? »

La contrepartie comptable à l’augmentation de la richesse du secteur privé sera un perte en capitaux propres de la part de la banque centrale. Nous pouvons donc dire que l’hélicoptère monnaie résulte en un déplacement de la richesse depuis une institution qui n’engage aucune dépenses à même de booster la demande vers le secteur privé, qui lui engage effectivement des dépenses. Loin d’être essentiellement une opération fiscale, cela ressemble à la forme la plus pure de la politique monétaire.

Pourquoi ne le ferions-nous pas ? Si ce n’est pas maintenant – dans un contexte de pressions déflationnistes constantes, de demande inadéquate et de larges dettes – alors quand ? Le pire scénario de l’hélicoptère monnaie serait que cette mesure ne fasse que créer de l’inflation et non pas les dépenses réelles. Mais nous sommes dans une situation paradoxale très opportune, dans laquelle une augmentation de la croissance nominale des dépenses est une bonne chose, que ce soit via le volume de la demande ou via la hausse des prix.

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