Qu’est-ce que le Quantitative Easing (QE) de la BCE ?

Extrait de l’article du 29 mars 2016 : « Le Quantitative Easing pour le peuple : une réappropriation citoyenne de la création monétaire » par Léo Malherbe :

[…] En plus d’être totalement indépendante, la BCE n’a pour mission que de veiller à la stabilité des prix. Parmi ses objectifs ne figurent pas la stabilité financière ou le plein emploi. Disons le clairement, offrir une voie de sortie de crise est le cadet des soucis de la BCE. Cependant, la menace de la déflation qui pèse aujourd’hui sur les économies européennes oblige la BCE à tenter de relancer le crédit, et donc l’activité productive. Et la menace est sérieuse, car l’entrée dans une spirale de déflation / récession est ce qu’une économie peut envisager de plus destructeur, comme en atteste la célèbre “décennie perdue” japonaise.

Traditionnellement, les banques centrales mettaient en place des politiques dites “conventionnelles” consistant essentiellement à jouer sur les taux directeurs et plus particulièrement sur le taux de refinancement des banques commerciales. En effet, les banques ont besoin de se refinancer en monnaie dite “centrale” auprès de la BCE, pour satisfaire aux demandes de retrait de leurs clients, ainsi qu’aux exigences en matière de réserves obligatoires notamment. En réduisant les taux directeurs, les banques centrales cherchent à réduire le coût de l’activité de crédit des banques, en espérant que celles-ci prêteront aux entreprises afin qu’elles puissent produire et faire repartir l’activité économique.

Mais les banquiers centraux ont vite déchanté en constatant que la baisse des taux n’y faisait rien : même en se refinançant à 0% les banques ne prêtaient pas : nous étions entré dans une période dite de “ trappe à liquidité “.

D’où la mise en place par la BCE, à rebours des autres grandes banques centrales du monde, de politiques dites “ non conventionnelles “ : essentiellement l’assouplissement quantitatif, de l’anglais Quantitative Easing, ou encore QE pour les intimes. Ce sont ainsi 1.500 milliards d’euros qui s(er)ont injectés par la BCE entre Mars 2015 et Mars 2017, à hauteur de 60 milliards d’euros par mois. Ces chiffres sont astronomiques, certes. Mais les effets du QE sur les économies européennes tardent à se faire sentir.

Comment fonctionne le QE ? Vulgo, il s’agit pour la BCE d’acheter aux banques des titres de dette publics ou privés. Ainsi, l’actif des banques est comme nettoyé, puisque ces actifs parfois risqués sont remplacés par de la monnaie centrale toute fraîche. L’idée sous-jacente est qu’une fois leur bilan inondé de liquidités, les banques consentiront à relancer le crédit à l’économie réelle. Mais tout comme la baisse des taux directeurs, le QE se montre inefficace. Tout au mieux, il permet le gonflement de bulles spéculatives, ce qui n’alimentent la richesse que des 5% de la population les plus riches d’après un rapport de la Bank of England, bulles qui lorsqu’elles éclatent génèrent des crises financières aux effets désastreux. Ce remède en plus d’être inefficace est donc pervers et néfaste, car la situation de credit crunch, c’est à dire de rationnement du crédit, à laquelle nous faisons face, n’est pas un problème de “quantité”. La liquidité ne manque pas, elle est au contraire abondante comme nous l’avons vu.

Il faut donc changer le logiciel intellectuel de nos banquiers centraux ordolibéraux afin qu’ils puissent s’apercevoir qu’il s’agit d’un problème de faiblesse de la demande anticipée. En effet, si le crédit ne repart pas, c’est bien davantage parce que le climat économique est morose. Les entrepreneurs, avant de se lancer dans une production, anticipent ce que pourrait être le niveau de demande, et selon l’état de confiance qu’ils ont dans la situation économique ils entament ou non un processus productif. Au vu des politiques d’austérité actuelles qui réduisent la capacité des consommateurs à absorber la production, les anticipations des entrepreneurs sont pessimistes. Les banques elles aussi sont frileuses à prêter en raison de ce contexte incertain, bien qu’elles soient largement arrosées de liquidités bon marché, et préfèrent se rabattre sur des activités spéculatives.

Nous sommes donc face à un problème de demande que l’austérité budgétaire ne fait que renforcer, et auquel le QE ne saurait répondre efficacement, faute d’utiliser les bons canaux. Au passage, notons qu’il n’y a rien à espérer non plus de la destruction en règle du droit du travail et de la réduction des cotisations patronales. En l’absence de débouchés à leur production, les entreprises ne créent pas d’emplois puisqu’elles ne font qu’adapter leur offre à une demande de moins en moins solvable. Au vide des carnets de commande la baisse du coût du travail ne répond pas. D’où la nécessité de politiques conjoncturelles pour remédier à la crise. Car c’est bien cela que font les entreprises : convertir en emploi une amélioration de la conjoncture économique.

Mais c’est dans ce marasme que nous sortons de notre chapeau d’économiste, pas si magique que ça, une bonne idée. Une bonne idée qui aurait été soutenue autant par John Maynard Keynes que par Milton Friedman en leur temps (de quoi hérisser le poil des connaisseurs), et reprise aujourd’hui par plus de 95 économistes bel et bien vivants (disposant de quelques résidus de bon sens de la profession). Parmi eux, on compte certaines pointures dans le métier : Steve Keen, David Graeber, Eric Lonergan, Joseph Huber, Stefano Fassina, mais aussi Jacques Sapir, Jézabel Couppey-Soubeyran ou encore Jean Gadrey pour ce qui est des économistes français.

C’est Steve Keen qui lançait le 26 Mars 2015, dans une tribune au Financial Times intitulée Better ways to boost eurozone economy and employment, un appel aux cotés de 19 autres économistes en faveur du Quantitative Easing for the People (QEP ou QE4P, question de swag).

“ There is an alternative “ assénaient-ils. Plutôt que d’être injectée sans l’impact escompté dans les marchés financiers, la création monétaire publique peut servir à booster la demande. Soit par le financement direct de dépenses publiques (en infrastructures durables par exemple), soit par le versement d’un dividende monétaire aux citoyens des pays membres de la zone euro. Sur la base des 1.100 milliards d’euros dont il était question à ce moment là, les auteurs proposent de verser dans le cadre du QE4P 175€ par mois à chaque “citoyen” de l’eurozone, sur une période de 19 mois, plutôt que d’opérer par les politiques de quantitative easing en vigueur jusqu’alors.

Ces sommes devraient servir en priorité pour les ménages les plus modestes à s’affranchir des dettes existantes (réduisant ainsi l’instabilité financière), et plus généralement à solvabiliser la demande permettant de rétablir la confiance en l’avenir nécessaire à la reprise de l’investissement.

En irriguant directement l’économie réelle, il est incontestable que ce type de politique serait plus efficace pour relancer la croissance et réduire le chômage en Europe. Le souci étant que, ni la croissance ni le chômage ne font partie des objectifs de la BCE. De par ces statuts, celle-ci n’a pour mandat unique que de maintenir la stabilité des prix.

Aller plus loin :